ANDRE PAQUET :

Un peintre au-delà des mers...

Seule une connaissance de soi permet l'exploitation de ses ressources. Mais pour acquérir cette connaissance, il faut accepter l'impact de son passé. Ne plus se sentir prisonnier d'une époque, d'un moment. Apprendre à maîtriser le temps. Sachant que le temps est irréel, impalpable et pourtant incontournable. Vivre dans l'énergie de ce qu'il offre. Omettre son poids, voguer sur les années, ne pas lui donner plus d'importance que le présent, le moment existentiel.

"André Paquet, le peintre, le maître de céans, surprend. De son passé d'officier de marine, il a gardé la démarche et l'allure indubitablement britanniques : la moustache conquérante ainsi que cette lenteur aussi posée que réfléchie, qui n'est qu'un mélange perfide de nonchalance et de recherche d'un point d'appui. Son destin peut surprendre : pourquoi un adolescent des Cantons de l'Est choisit-il délibérément une carrière maritime ? André Paquet fut sans doute influencé par les récits de son père qui, élève pilote réfugié au Maroc, rejoignit les forces alliées en Grande-Bretagne dans un convoi maritime. Le navire qui le transporta fut d'ailleurs coulé peu après, lors d'un nouveau voyage en Méditerranée.

André Paquet fut marin. Pendant une douzaine d'années, en qualité d'officier, il parcourut les océans. Lualaba, Jordaens, Teniers, Mobeka, Monarch, Quellin : navires aux noms aussi enchanteurs que ceux des ports où il fit escale. Outre l'appel du large, un autre démon le tourmenta, le forçant à manifester avec vigueur de surprenants talents de peintre et de dessinateur. Pourquoi, à ce propos, ne pas me réjouir d'avoir découvert fortuitement des carnets de croquis particulièrement réussis qui me permirent, de conserver avec lui, de rédiger et d'illustrer un recueil sous le titre "Logbook", "Livre de Bord".

Peintre il le fut, depuis l'enfance. Il pratiqua la peinture en cachette. A l'insu des moins intimes, il entama sans bruit ni vergogne un parcours parallèle. D'antan ses sujets furent ceux, familiers et appréciés, de sa région : les églises de Thommen, de Weweler, de Longvilly; des ruelles à Ouren, Waimes ou Weiswampach. Soigneusement inventoriés, les noms défilaient dans la grise uniformité de motifs similaires : maisons basses aux pignons lézardés, fermettes aux murs gorgés de soleil, mangés par les ombres. Bref, il fut peintre de paysages. Rapidement son oeuvre se décante : nulle mièvrerie dans l'évocation répétée de recoins ruraux. Les tonalités sont nettes, les lignes franches, les colorations sévères. Les valeurs s'équilibrent, imbriquant des structures solidement agencées. Les reflets, liés aux supports, rejettent hardiment l'anecdote. La pierre brute ne tarde pas à devenir angulaire. Le tableau peut qu'y gagner en force. Son art surgit, souverainement, triomphant du combat qui l'opposa au romantisme, à la couleur locale, aux tonalités fragilisées d'un impressionnisme de bon aloi. 
 

Les thèmes s'entremêlent. Les sujets, devenus subsidiaires, ne seront plus que prétextes à peindre. La peinture prime.

Peu après son mariage, André Paquet décide d'abandonner sa carrière de marin et se fixe définitivement dans sa région d'origine. Les éléments d'une carrière artistique se mettent en place. Les dernières hésitations sont dépassées. Plus que jamais les sujets sont interchangeables, soumis à la synthèse, à l'agencement, bref, aux règles strictes d'une composition qui, dans ce cas, s'avérera volontiers audacieuse. La forme se libère des entraves. La peinture s'épanouit, bravant les convenances et les habitudes. Si les composantes demeurent reconnaissables, l'optique change. Certes, les fidélités perdurent : il peint des murs, des pignons, des ombres, voire des ovins paissant paisiblement dans un pré. Comme les mirages d'une sourde nostalgie, nourrie par l'absence, les images maritimes s'imposent : quais, darses, grues, rails portuaires. Le peintre dispose à sa guise des dérivés de la mémoire. Il ne cherche plus à transposer, voire à communiquer. Dorénavant il se bornera à suggérer, à évoquer. Il n'offre plus des images du visible, mais des réminiscences de souvenirs épars. Précautionneusement il mesure ses possibilités. Il ira à l'essentiel, honnissant le superflu, éliminant ce qui est dommageable : le pittoresque, la joliesse, le sentimental. Il épure les souvenirs bien avant de les restituer par le truchement de compositions devenues de plus en plus abstraites.

Au fur et à mesure que passent les mois et les années et que les souvenirs se coulent dans la sérénité, le peintre évoquera des thèmes d'une vie qu'à raison il prétend antérieure. Plus encore qu'avant, il montre des vues d'ensemble, évitant les redites et empruntant à la réalité quelques détails plus ou moins signifiés. Ces éléments, il les juxtapose. Il provoque des unions singulières. Volontiers il rend anonyme. Si telle surface en aplat rappelle la coque d'un navire, il importe peut qu'il s'agisse d'un cargo plutôt que d'un méthanier, d'une proue plutôt que d'une coque. Ainsi le peintre transpose des visions insolites : estacades désertes, quais et images portuaires. Il n'éprouve nul besoin d'identifier les différents endroits qui, entrevus, l'ont un moment inspiré. Il ne se répète pas. Il se renouvelle. Il se ressource, évitant délibérément les pièges du retour. Il rend visibles les reliquats des réminiscences anciennes. Qu'importe dès lors les noms que nous sommes enclins à donner au canal perdu, au bief endormi, à l'étang vaseux où s'enlisent les corps-morts et les restes délabrés d'un ponton ruiné.

A la lisière de nos mémoires fragiles, les épaves subsistent. Aux abords d'une éternité qui s'étiole, le temps stagne. Le phare se dresse, totem autant que prière désespérée. Entre le navire dont les flancs raclent le mur et la grue mobile à la masse imposante, une tension s'installe. André Paquet a compris qu'il importait davantage d'évoquer les dialogues de l'extrême que d'offrir de simples images anecdotiques. Dépassant les apparences trompeuses d'une réalité fugace, le peintre se construit une oeuvre forte et solitaire. Chaque nouvelle peinture ne peut qu'ajouter de l'éclat à cette grandeur devenue évidente et dont personne, même pas lui, n'aurait d'antan osé soupçonner l'existence."  

Jo VERBRUGGHEN
Critique d'Art, AICA
 


Qui est-il ?

Né à Saint-Vith, le 15 février 1949
Études techniques à l'Institut Notre-Dame à Malmédy
Autodidacte
Entre en 1966 dans la marine marchande belge (Compagnie Maritime Belge (CMB) - Antwerpen)
Premier voyage comme aspirant-mécanicien sur le cargo "Lualaba" vers l'Amérique du Nord (USA) - CMB
Officier-mécanicien à la marine marchande 1966-1978
Enseignant à l'Institut Notre-Dame à Malmédy depuis 1980

En mer, il a commencé à faire des croquis à l'encre de chine, aquarelle et pastel.
Il n'a eu aucune formation académique.
Hopper -peintre américain- l'a influencé par son jeu de lumière sur les façades et la mer. Blank et Greisch -peintres de la région- l'ont également influencé.


Prix

Charleroi 1979
Revin, France, Prix de la composition
Malmédy "Salon d'Art 1987" premier Prix
Prix de l'Yser (Fondation S. Detilleux) 1991
Prix de l'Empereur Lothaire, Prüm 1993

Ce qu'il a dit ...

"Plus on entre dans l'abstraction, plus on entre dans l'intimité de l'artiste."
"La composition des formes et des couleurs est l'équilibre dans le tableau." Il y a une asymétrie dans ses tableaux.
"Les éléments de mes voyages se retrouvent dans mes tableaux."
"Un tableau suggère quelque chose mais de prime à bord ne s'analyse pas."
"Dans l'abstraction, dès le premier regard, on peut ou ne pas être attiré par un tableau. Je recherche l'esthétique mais pas de grands messages. Je peins et les tableaux sont reposants comme une méditation."
"J'aime l'idée de peindre des bateaux abandonnés car cela m'impressionne. Peut-être le côté éphémère de la vie, "tout passe."


Exposition

Août 1999 : Am Hirtenheim - Blankenheim (Allemagne) avec d'autres artistes

André Paquet : 5 route Napoléon à 4960 Ligneuville (Malmédy) Tél : 080/57.04.11

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