« WALK ON THE BEAUTY »
Mon travail est la traduction d’un rêve au pays des Dinés …
Un rêve où le soleil et la lune font l’amour au paysage se laissant caresser successivement de lumière, d’obscurité, de chaleur et de fraîcheur.
… Et toujours la venue de ce nouveau jour, et avec lui de nouvelles promesses…
Ici, chez les Navajos, au cœur des quatre montagnes sacrées, on explique les choses en racontant des histoires, on chante des images, on parle de Beauté. On marche avec elle, on la respecte, elle est partout : à l’est, au sud, à l’ouest, au nord, au-dessus, en dessous et puis aussi et surtout dans le cœur des gens … Cette septième direction est sans doute la plus puissante, celle où tout prend forme. Je veux dire qu’au travers du regard, celui de l’Indien, on retrouve cette nature, avec ses caprices, sa puissance, sa beauté. L’Indien peut être doux comme la pierre, assez fort pour regarder une fleur. Il porte en lui tout ce qui compose son pays … Il est son pays. Il faut l’écouter pour savoir, regarder pour comprendre, sentir pour avoir compris. Car ce qu’il faut comprendre est en nous disent-ils, mais pour le trouver, il faut vouloir le chercher … Ça veut dire être soi, aller au bout de soi-même …
Au travers de ces rencontres, là-bas, j’ai vu, j’ai écouté. J’ai rencontré des paysages, j’ai rencontré des hommes, j’ai rencontré des femmes et puis aussi cet Espace … Cet Espace enivrant où le temps ne paraît pas exister. Il s’écoule au rythme du silence, sans jamais s’arrêter.
Jamais dans mon existence, je ne me suis sentie plus libre. La Terre Mère me soulageait de tous les maux accumulés dans une vie qu’est la nôtre. Cette vie où il faut être meilleur, plus fort, plus riche, plus intelligent qu’un autre … Cette vie culpabilisante, cette vie dont je ne comprends pas le sens.
Chez les Dinés, il y a des lunes et des lunes de cela, le guerrier n’était pas un guerrier tueur. Il accumulait des « coups ». Muni de son « bâton » (long bois aux extrémités arrondies) il fallait toucher l’adversaire… Cela ne faisait pas de lui un vainqueur au sens européen du terme mais quelqu’un sur qui la tribu pouvait compter s’il fallait se défendre. Dans ces tribus, il ne s’agit pas d’être plus qu’un autre, mais de faire ce pourquoi la nature vous a donné le don. Chacun y trouve sa place. L’Indien ne comprend pas comment un homme peut se sentir supérieur à la Nature, en la blessant, en lui manquant de respect. Quand l’homme blanc est venu creuser leur Terre, leur lit de naissance, leur lit de vie, leur lit de mort, pour y trouver de l’or, l’Indien s’est senti blessé, il s’est vu arracher les cheveux de sa Mère, briser ses os, éventrer son cœur …
Au travers de mon objectif, c’est ce même Indien que j’ai vu. Au sein de tous ces paysages émouvants, toutes ces choses merveilleuses j’étais moi-même indienne. Mon regard donc mon cœur, priait la lumière, le vent, la pluie, la terre, tout ce que je voyais, sentais, entendais. Non pas avec des mots conscients mais avec des sentiments naturels, de respect, d’amour et de gratitude. Avec l’envie énorme, un jour, d’être à sa hauteur … Quoi de plus normal que de prier l’Eau qui nourrit la Terre qui ensemble font naître ces fruits, ces arbres ; ce Vent, transporteur de pollen ; ce Feu, réchauffant ; l’Air que l’on respire … ? N’est-ce pas là nos uniques réels besoins ?
Le Navajo, comme tout autre amérindien, aujourd'hui encore se lève au petit matin. C'est beau de le voir muni de son pollen ou de sa farine de maïs dont il se bénira ainsi que la terre, il se dirige et regarde vers l'Est d'abord. Puis, direction après direction, il remercie les Eléments.
« Avec la Beauté devant moi, fasse que je marche »
« Avec la Beauté derrière moi, fasse que je marche »
« Avec la Beauté tout autour de moi, fasse que je marche »
Si les mots personnalisent cette prière, ce qu'elle représente reste identique pour chacun.
Je me souviens du Médecin Man, né Bull Hunter, qui, me parlant de l'Ouest, m'a dit : « Tourne-toi vers lui, fais-lui face, respire-le, le sens-tu ? ». Oh oui je le sentais. C'est un vent bon, si tu le laisses entrer, il emportera ce qui ne va pas. Laisse-le faire et remercie-le pour ça, il te rendra plus légère. C'est si simple, et tellement vrai ! Combien de fois, sur les plages désertes d'Ostende, n'ai-je pas crié à la Mer qu'elle était merveilleusement sauvage, au vent qu'il était incroyablement bon de jouer avec lui, je le remerciais pour la musique qu'il faisait avec le carillon de bois, le soir, à la fenêtre de ma chambre. La différence aujourd'hui, c'est que je ne me retourne plus pour voir si quelqu'un pourrait m'entendre.
Marcher, courir, rouler, voyager sur la terre Navaho, c'est aussi se laisser bercer par le Silence, se laisser envoûter par l'Espace. C'est encore se laisser surprendre par la beauté, s'évanouir dans son immensité.
La nature et les éléments ont des sons, des goûts, et des odeurs particulières. Vent dans les arbres, odeur de désert humide, la pluie se fait sentir. Si le temps change en terrain Navaho, c'est tout le paysage qui change, il raconte autre chose, il offre une autre histoire.
Chaque image photographique évoque un rêve. C'est peut-être vouloir prolonger le trop court. Le faire basculer vers une éternité. Suspendre un temps dans le temps. Ecrire une émotion avec une lumière qui ne s'éteint jamais. Dans les méandres de cette émotion, le noir est roi pour plus de profondeur. Le blanc épouse ce que le noir protège ; L'imagination peut-être.
Je me demande si j'ai eu conscience d'être là pour réaliser un film, faire des images. C'était d'abord la réalisation de quelque chose de personnel, un événement créait le film, le film ne créait pas l'événement. La caméra était un aide-mémoire, elle allait enregistrer ce qui provoquerait la photo, en quelque sorte.
White Water, un autre médecin Man rencontré le matin même et que je me préparais à filmer parlant des étoiles m'a demandé si j'étais bonne dans ce que je faisais. Un peu timide, je lui dis que je faisais de mon mieux. Il m'a regardée et m'a dit : « Oui, mais es-tu douée ? ». Je sentais qu'il attendait un « oui » ferme de ma part, mais rien n'est sorti. Il a ajouté : « Tu sais, c'est fou de penser qu'autour de nous il y a des gens qui s'éreintent à faire, toute leur vie, ce pour quoi ils ne sont pas faits. Ils se lèvent tous les matins pour se forcer à faire quelque chose, c'est dingue, non ? ! » Et il s'est mis à rire comme un malade. C'était vraiment drôle à voir. C'est en fait de l'humour indien.
C'était chez les Dinés.
Caroline Romedenne
Photographe