« Volte face », Pierre Rapsat à 100 %
Avec son dernier album, Pierre Rapsat affronte l’avenir droit dans les yeux. Pierre aborde la fin du millénaire comme un début de carrière. Libre et mature, il met en boîte l’énergie de la scène et fonce tête baissée.
Acta Magazine a rencontré Pierre Rapsat au Palais des Congrès de Liège.
Acta Magazine : Votre tournée qui a suivi votre dernier album « Volte Face » se termine, quel bilan en tirez-vous ?
Pierre Rapsat : Je suis très heureux de cette tournée. Le bilan est plus que satisfaisant, c’est une réussite. Je pense qu’on a fait plus de 25000 spectateurs. Tous les concerts se sont magnifiquement bien déroulés. Donc, vous avez un homme heureux en face de vous.
Acta : Justement, ce dernier album marque un tournant dans votre carrière. Vous êtes accompagné d’un nouveau et talentueux collaborateur qui a apporté sa griffe. Le titre « Volte face » reflète-t-il une orientation radicalement nouvelle ou une évolution logique ?
P.R. : Radical, c’est peut-être un peu excessif. Le titre « Volte face» a été choisi car il attire, un peu, l’attention. « Volte face » a deux significations : soit celui qui retourne sa veste, ce qui n’est pas le cas ici, soit la personne qui surprend, on ne s’y attend pas. « Volte face » est pour moi jouer le côté surprise. C’est une étape. Dans cet album, avec Didier Dessers, j’ai retrouvé un complice en plus du musicien et d’un arrangeur de talents. Sa plus belle réussite a été de faire en sorte que je puisse vraiment être moi-même dans cet album et d’avoir pu m’y exprimer pleinement. Cet album, c’est vraiment moi à 100 %. Il m’a poussé dans la bonne direction. A la sortie de l’album, j’avais dit qu’il y a des moments dans ce métier où l’on cherche et puis des moments où l’on trouve et bien moi, j’étais dans la phase d’avoir trouvé quelque chose. C’est un éternel recommencement, parfois on cherche, parfois on trouve, parfois on se trompe…
Acta : Vous êtes actuellement en recherche ?
P.R. Du prochain album.
Acta : C’est difficile de se trouver ?
P.R. : Parfois ça donne, aussi, un élan dont on profite. Un nouvel enthousiasme, des nouvelles ressources.
Acta : Vous vous produisez régulièrement aux Francofolies. Vous y êtes d’ailleurs très
impliqué. Quel est votre rôle ?
P.R. : Je fais partie du comité de programmation. C’est avec grand plaisir que je continue à collaborer à ce festival qui me tient à cœur et qui se déroule dans ma région. Région à laquelle je suis attaché. C’était un moteur pour moi quand les éléments se sont mis en place. Ce n’était pas qu’une question de chauvinisme, je pense que c’était un très bon mariage, la vision était bonne puisque ça fonctionne bien.
Acta : Comment réagissez-vous à la loi interdisant la publicité pour le tabac et à ses conséquences éventuelles au niveau des spectacles culturels comme les Francofolies ?
P.R. : En ce qui concerne les francopholies, en fait, cela ne cause pas véritablement de problème. Cette année, nous avons très bien pu faire ce festival sans sponsor de cigarettiers, donc ce n’est pas indispensable à la réussite.
Je regrette évidemment comme tout le monde, étant de la région, que cette loi puisse, éventuellement, entacher le Grand Prix de Francorchamps et empêcher ce circuit de ronronner normalement. Je pense qu’un Grand Prix n’est pas uniquement fait pour les sponsors de cigarettes et pour les fins de mois de Monsieur Ecclestone (Président de la Fia) qui fait un peu la loi, la pluie et le beau temps, pratiquement dans le monde entier vis-à-vis de la formule 1. Je ne vois pas non plus de quel droit il faut nous imposer le sponsor de cigarettes. Je pense, en effet, qu’il était plus sage de s’aligner sur la décision européenne, … elle a été prise. On a l’impression parfois d’assister à un excès de pouvoir et de caprice de certains privilégiés qui amassent pas mal d’argent. On vient prendre un maximum d’argent pour payer un minimum d’impôts et aller vivre à Monaco. Et je pense que le sport automobile peut évoluer sans la cigarette. De toute manière dans quelques années partout en Europe ce sera comme cela. Et pourquoi en Belgique vouloir être plus catholique que le pape et appliquer cette loi avant les autres.
Acta : Vous êtes un des plus célèbres Verviétois. Comment qualifiez-vous vos liens avec la cité lainière ?
P.R. : J’y ai passé une partie de mon enfance. J’y ai une partie de mes racines. C’est une ville à laquelle inconsciemment, petit à petit, je m’y suis attaché parce que j’y ai des amis, parce que j’y ai des souvenirs, parce qu’il y a une partie de ma vie. Verviers c’est un peu chez moi... C’est une région que j’aime bien, même si comme toutes les régions que j’aime bien, j’ai parfois envie de m’en éloigner, mais aussi envie d’y revenir. C’est une attache.
Acta : Qu’est-ce que vous aimez à Verviers ?
P.R. : J’aime la région, j’aime l’environnement. Ce que je regrette à Verviers c’est qu’à un moment on a fait un peu n’importe quoi au niveau urbanisme. On a saccagé des lieux magnifiques. Verviers est une ville au charme discret que l’on découvre petit à petit. Parfois, c’est une ville qui sommeille un peu, je le regrette, elle manque de vie, d’enthousiasme. Mais c’est aussi une ville agréable, un petit rayon de soleil et tout rentre dans l’ordre…
Acta : Et le café 66 à Verviers ?
P.R. : J’ai joué à mes débuts avec Francis Géron, dans les années ’70 et c’est avec lui que j’ai commencé à faire des groupes de bal.
Acta : Le 66 fait parler de Verviers au niveau culturel, musical…
P.R. : Il suffit de deux ou trois personnes pour mettre un peu d’animation dans une ville. Un très bon exemple : votre père (NDLR : René Schyns, Président du Festival de Welkenraedt). A Welkenraedt, il y a eu le festival de théâtre qui a fortement grandi avec la renommée et la réussite qu’on lui connaît aujourd’hui. Il faut savoir qu’à Welkenraedt, ils ont démarré dans une arrière-salle de bistrot, la « Concorde » et je me suis toujours demandé pourquoi Verviers n’avait jamais lancé une telle initiative alors qu’il y avait un théâtre. La preuve donc, comme je vous le disais, qu’il suffit parfois d’une ou deux personnes dynamiques et entreprenantes pour oser et réussir un projet. C’est ce côté que je regrettais, autrefois, à Verviers. Je me rappelle la première fois que j’ai joué (début des années ’80) au Grand Théâtre à Verviers, j’ai dû négocier moi-même quelques jours voire quelques semaines pour pouvoir y passer. Le théâtre ne bougeait pas beaucoup, c’était fort conservateur. Aujourd’hui c’est bien sûr une autre époque, c’est différent.
Acta : Verviers ne vous a-t-elle jamais inspiré une chanson ?
P.R. : Apparemment non. Mais il est évident que ce que j’ai pu ressentir ou vivre à Verviers peut se retrouver, par bribes, dans certaines chansons car inévitablement, on est influencé par ce que l’on voit et ce que l’on entend. Il y a des petites ambiances ou atmosphères verviétoises qui indirectement peuvent se retrouver dans certaines chansons.
Acta : Vous avez des endroits clefs où vous allez régulièrement à Verviers ?
P.R. : Quelques bistrots. La Brasserie Georges, c’est un copain. Le Saint Andrews, c’est un copain aussi… Sinon c’est un resto par-ci par-là.
Acta : Vous êtes principalement un compositeur-interprète. Comment vous y prenez-vous pour créer vos chansons ? Avez-vous une méthode, une recette ?
P.R. : La règle numéro un, c’est de savoir qu’il n’y en a pas. Durant mon dernier spectacle, j’explique comment trois chansons sont nées d’une façon d’ailleurs tout à fait ironique et humoristique, exprès parce que je ne voulais surtout pas me prendre au sérieux ou croire que je me prenais au sérieux, car parfois, il y a une part de hasard qui donne le déclic. Donc, il n’y a pas vraiment de règle. Il est vrai qu’il faut, tout le temps, être vigilant, être en alerte et parfois réagir au quart de tour sur une phrase, un mot, une note qui arrive au bon moment. L’inspiration, le déclic, d’où ça vient, c’est très difficile à expliquer. C’est un travail quotidien, c’est comme un sportif qui doit s’entraîner mais ce n’est pas pour cela qu’il va se passer quelque chose. Donc je ne peux pas dire que pour écrire un album je dois m’isoler comme un moine pendant trois mois, ne voir personne et rentrer comme cela en transe, en lévitation, me recueillir etc. Non, ça vient à des moments différents, mais je suis toujours en alerte. Je peux très bien rentrer chez moi et faire un truc et parfois rester trois, quatre semaines sans composer quelque chose d’intéressant. Je pourrais faire une chanson tous les jours, mais elle ne serait pas intéressante.
Acta : Il y a des compositeurs qui commencent par écrire les textes, d’autres la musique. Et vous ?
P.R. : Moi au départ c’est la musique. Mais il y a toute une série de textes ou de sujets que je développe sur papier qui n’ont pas encore trouvé leur musique et puis à un moment donné, je mets les deux ensemble. Mais au départ, ce qui fait la signature définitive de la chanson c’est la musique. Je ne peux pas coller un texte sur une musique. Je veux que la musique et le texte se fondent l’un dans l’autre. Ce qui décide de cette symbiose, c’est toujours la musique.
Acta : Vous êtes un homme de scène. Estimez-vous, comme beaucoup d’artistes, que c’est sur scène que l’on peut juger de la qualité d’un artiste ?
P.R. : Je pense qu’il y a quand même des artistes qui étaient de brillants créateurs, de brillants auteurs et qui n’étaient pas forcément des « bêtes de scène ». Mais je pense aussi, que même en n’étant pas une « bête de scène », si la musique est belle, on peut très bien communiquer quelque chose d’intense, Brassens est un bel exemple. Je suis très sensible aux performances toniques d’un artiste sur scène, mais je n’attends pas forcément à ce qu’il soit une « bête de scène ».
Acta : Un nouvel album ?
P.R. : Mon prochain album, il est là pratiquement, il arrive.
Acta : Comment vous sentez-vous à l’aube d’un nouvel album ?
P.R. : On repart un peu à zéro. L’inspiration n’est pas une science exacte. On ne sait jamais si elle va être au rendez-vous ou pas, si on va être plus ou moins bien inspiré ou mal inspiré. J’ai eu l’occasion de prendre du recul, je suis en confiance. Il faut se remettre en question. Ça ne sert à rien qu’on vous dise : « Ce que tu fais c’est bien, c’est bien… ! » si ce n’est pas bien. Il faut être lucide et avoir le bon regard, le regard juste et exact sur tout ce que l’on fait.
Acta : C’est facile d’avoir ce regard lorsqu’on est entouré de gens « bienveillants » ?
P.R. : Ce n’est pas facile, mais je ne cherche pas les compliments et je ne cherche pas à m’entourer de gens qui me disent « C’est bien ». Je demande rarement l’avis à des personnes quand je suis sur un projet, pour ne pas être influencé positivement ou négativement, pour aller jusqu’au bout de mes idées. Je demande l’avis à deux, trois personnes, pas plus. Des personnes en qui j’ai confiance, avec lesquelles je ne suis pas toujours forcément d’accord et vice-versa.
Acta : Depuis quand avez-vous voulu faire ce métier de compositeur ?
P.R. : Très tôt, j’ai commencé à jouer vers l’âge de 13 ans et après deux, trois années, naturellement je me suis mis à écrire des mélodies. A partir de 18 ans, je savais que c’était ma voie.
Acta : Vous n’auriez pas été compositeur-interprète, vous auriez fait un autre métier artistique ?
P.R. : Oui, je pense, ça aurait été plus fort que moi.
Acta : On a ça en soi ?
P.R. : Oui, je crois. C’est la grande différence entre se dire «, « j’aimerais bien faire quelque chose » et « je veux vraiment faire quelque chose ». Quand on découvre vraiment ce qu’on veut faire, on ne se pose même plus la question, c’est presque une question d’instinct. C’est comme cela. Même les galères, on ne s’en rend pas compte, ça va très bien, on plane, on traverse tous les obstacles parce qu’on fait ce qu’on a envie de faire. On est vraiment dans l’élément pour lequel on est fait. Je crois que j’étais fait pour cela, sans prétention aucune. D’autres gens sont faits pour être journaliste, pour être comptable ou pour être homme d’affaires, il y a des gens qui naissent vraiment pour faire des affaires. Moi, je savais très tôt que c’était « ça mon truc ». En fait, que ça marche un petit peu, moyennement ou beaucoup, c’est quelque part secondaire. Ce n’est pas à cela que je pensais, c’était surtout faire ce que j’avais envie de faire.
Acta : Comme une mission ?
P.R. : Mission c’est peut-être un grand mot, mais tant que j’avais une vie à vivre autant faire ce que j’aimerais dans cette vie qui me venait naturellement. C’était naturel, je n’y pensais pas. Quand des mélodies arrivent comme cela, après la vingtième ou trentième et quand cela fait plus de trois ans, on ne pense plus qu’à ça.
Acta : Au début, on se lance, on ne sait pas toujours pourquoi et aujourd’hui avec le recul, lorsque vous regardez en arrière, vous aviez raison de vous dire « c’est ça qui me fallait et pas autre chose » ?
P.R. : Oui, je n’ai aucun regret. Ça correspond à ce que je voulais faire en évoluant avec mon temps. Le temps passe et aujourd’hui on ne vit pas forcément les mêmes choses, on a découvert d’autres choses etc, ça va avec l’individu. Que ce soit mon premier album ou mon dernier album, il y a des similitudes et il y a des côtés agressifs ou rocks qui sont restés et puis il y a des choses qui ont évolué. Je pense déjà que même dans mon premier album, toute la palette était là. Je suis quelqu’un d’assez éclectique en fait au départ, assez ouvert et l’on pouvait déjà, à mon avis, le percevoir dans mon premier album et ça c’est développé selon les périodes différentes, de façons différentes par rapport à l’état d’esprit… avec le temps. J’écoute rarement les albums que j’ai faits, mais un jour, j’étais chez des amis qui avaient trouvé une copie pirate de mon premier album et l’ont passé pendant le repas. Je n’avais plus écouté cet album depuis 20 ans et je me suis rendu compte que les données étaient déjà là. Tous les éléments étaient en place.
Acta : Quel était votre sentiment en réécoutant cet album ?
P.R. : Il y a des souvenirs qui reviennent…
Laurence Schyns